" Une journée comme une autre "
Qu'est ce qu'une malédiction ?
C'est un mal qui ronge, qui se cache, qui s'insinue dans des vies pour ne jamais
les quitter. Un mal pernicieux, incurable, un mal odieux qui s'abat sur des âmes
innocentes jusqu'à la mort. Mort qui aura alors des allures de salut.
Triste destin des maudits, triste injustice qu'est l'existence. Non, la vie
n'est pas belle, elle est terriblement laide.
Tel était le fardeau des Soma, leur tare, La tare. L'originalité,
c'est une qualité, l'anormalité, une fatalité dévastatrice
; aussi bien pour les corps que pour les âmes. Mais ils vivaient avec,
survivaient, plutôt. Pour ce fait, ils avaient leurs méthodes,
plus ou moins efficientes, et ils l'avaient, à elle, Thoru. Eclaircie
bienfaisante dans un ciel obscur de mal-être.
Un jour, un jour comme un autre, elle avait fait un geste. Tout petit, ce geste.
Et pourtant, énorme. Offrir des chocolats, c'est anodins, voire dérisoire.
Mais pas ici, tout est relatif, comme dit l'adage. L'essence même du
cadeau véritable réside dans le symbole, et cette après
midi, sans le savoir, la jeune Thoru avait fait bien plus qu'offrir des chocolats
; elle avait fait don de son optimisme, de sa joie de vivre. Yuki le savait
bien, des présents comme cela étaient rares, précieux,
uniques, bien qu'éphémères.
Comment rendre l'appareil à une telle gentillesse ?
Le travail lui était mâché, le white day, une fenêtre
ouverte aux remerciements. Non, cette fois ci, pas d'échappatoire, il
n'allait pas se défiler ; pas encore. Une perche lui était tendue,
il allait la saisir, coûte que coûte. Prendre des risques n'était
pas dans ses habitudes, notamment quand il s'agissait de sentiments. Car c'était
bien de sentiments qu'il s'agissait, évidence notable. Il fallait donc
agir, c'était inéluctable. Il le savait, il était seul à voir
en ces offrandes des dimensions aussi sérieuses, peut importait.
Ce matin là, au lycée c'était l'effervescence. Il faisait
très beau, un temps absolument radieux, le tableau était parfait.
Mines effarouchées, rires incessants ; la jeunesse dans toute sa magnificence.
C'était un jeu, les filles avaient passé leur tour, la main était
aux garçons.
Des petits paquets circulent dans des mains moites, formant ainsi une danse
toute particulière en parfaite harmonie avec les pétales immaculés
qui virevoltent dans les airs. Yuki traverse l'océan en ébullition,
il s'isole. A nouveau, il fuit, se cache. Pourquoi les autres s'amusent ? Pourquoi
pas lui ?
La sentence tombe alors, cruelle et incisive dans son esprit, c'est un Soma,
un damné. Jamais il ne sera comme les autres, jamais il ne jouira des
plaisirs trop souvent ignorés de la normalité. Une longue inspiration,
il doit y arriver. Il le peut, il ne peut que pouvoir, aucune autre alternative.
C'est alors qu'il l'aperçoit, souriante, radieuse. Thoru, encadrée
de ses fidèles amies. Elles plaisantent, se frayant un passage dans
la cohue. Nouvel obstacle, elle est accompagnée.
C'est insensé comme une petite chose de la vie est capable d'ébranler
les individus, aussi brillants soient-il.
Il doit se lancer. Il s'avance. Stop. Trop tard, trois filles l'encadrent.
Elles sont apparues comme par magie, ne lui laissant aucune alternative, tous
gloussements dehors. Il faut alors faire bonne figure. Le Yuki publique fait
alors sont apparition, conciliant, charmant, princier. Quelques phrases échangées
avec ses fauteuses de trouble, quelques rires discrets et rougissant, le tour
est joué ; elles sont satisfaites, s'en vont replonger dans l'hystérie
ambiante. Tout de même un peu ébranlé par son faux départ,
Yuki se trouve face à un terrible ennemi, le doute. Chose monstrueusement
dangereuse qu'est le doute.
Il vient engluer les initiatives, les submerge pour les faire tomber dans le
gouffre du regret. L'abyme des rêves brisés, des idées
folles et des aspirations désavoués.
Les cours vont commencer, le tumulte redouble d'intensité ; c'est l'heure
de la dernières chance. Après ça, l'euphorie retombée,
plus rien ne serait envisageable sans perdre de son charme.
Le temps s'arrête alors, tandis qu'il était perdu, noyé,
au fond de ses pensés, une voix chaleureuse le fait sursauter. Elle
est là, derrière lui, toute seule. Le sourire aux lèvres,
comme toujours, Tohru resplendit. Choc neurologique, cataclysme mental. Yuki
perd totalement pied.
Quoi de plus normal alors, dans la panique, que de commenter la vitesse à laquelle
les arbres perdent leurs feuilles. Tohru rit, son rire en cascades ruisselle,
puis se fige. Tout se passe alors en un éclair, qui aura duré une éternité.
Sans réflexions aucunes, Yuki sort de sa poche un paquet enveloppé avec
soin dans un fin mouchoir couleurs pastels. Comme un enfant après avoir
commis un vol, il tend l'objet. Ne pense à rien, ne regarde rien. Il
est émotionnellement décédé.
Ce sera un tout petit mot qui l'aura ramené à la vie, un mot
quelconque, ordinaire ; un mot magique ; Merci.